AFBH-Éditions de Beaugies 
AFBH
Francois Brune

Les Jeudis du Songeur (137)





CES CAILLOUX QUI BRILLENT AU GRÉ DES SABLES QUE L’ON FOULE…

Une rêverie qui passe croise parfois, sur son chemin, une expression qui brille. Et le songeur ébloui s’étonne, s’en empare et l’interroge, comme un caillou qu’on frotte pour le faire reluire.

Il s’agit souvent d’une formule connue, un peu ternie par l’usage (proverbe, citation, mot historique). Jusqu’alors, on s’en servait sans la servir. Et voici qu’on s’y arrête, qu’on la « réfléchit » pour l’aider à revivre, la rectifier si nécessaire, retrouver sa teneur originelle, son contexte, son véritable auteur, bref : lui rendre sa Lumière.

Zoomer sur une référence « culturelle », pour la revivifier, c’est poursuivre un songe très éveillé, et parfois laborieux. Car on ne ranime pas sans labeur des aphorismes comme : « Laisser le temps au temps », « L’homme est un loup pour l’homme », « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », etc. J’y ai même consacré des pages !

Cette fois, je voudrais en rassembler d’autres dont le traitement n’exige que quelques lignes, mais n’en est pas moins salutaire.

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Voici par exemple la fameuse sentence d’Engels et Marx, dans le Manifeste du parti communiste (1848) : « Les prolétaires n’ont pas de patrie ». Une telle formule mérite d’être éclairée. Les auteurs se défendent (non sans ironie) de l’accusation selon laquelle ils voudraient abolir la patrie, la nationalité, et précisent : « Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. » Les ouvriers conscients de leur classe, ces « prolétaires » qui ne possèdent rien, n’ont en effet que faire du patriotisme. Ils sont comme exilés dans leur pays, le pouvoir étatique étant aux mains de la classe bourgeoise. Loin de se battre pour celle-ci, ils doivent s’unir et lutter contre elle, puisqu’ils forment partout une seule et même classe (le prolétariat). D’où l’envoi final du Manifeste : « Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Ce contexte restitué, il n’est pas indifférent de remarquer que quelques années plus tôt, dans Lorenzaccio (I, 5), Musset écrivait « Les grands artistes n’ont pas de patrie. » Simple coïncidence, peut-être : les auteurs n’ont sans doute pas voulu frapper le lecteur en pastichant un aphorisme dont on ignore s’il était réputé. On a néanmoins là un beau parallélisme entre notre poète, qui pense en termes d’universalisme, et nos militants communistes, en termes d’internationalisme.

Mais à l’origine de ces formules, toutes aussi prophétiques, on perçoit aussi l’écho de l’antique proverbe popularisé par le Christ : « Aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. » (Luc, IV, 24). Militants, artistes, poètes, prophètes : tous sont des exilés du Destin !

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Autre exemple significatif : Cogito ergo sum ! Ils sont nombreux ceux qui allèguent le « cogito » de Descartes, sans bien se souvenir de son enjeu. Quelle drôle d’idée en effet, pour un être humain, que de vouloir se prouver qu’il « existe », en constatant qu’il « pense », sans même savoir ce que veut dire penser et exister ! Et de parodier l’auguste philosophe à tout bout de champ : Je sens donc je suis, J’achète donc j’existe, Je clique donc je suis, je sniffe donc, etc. Pauvres incultes qui ne savent pas ce qu’ils disent !

En vérité – je l’ai appris très tard – la formule de Descartes est issue elle-même d’un autre philosophe, un certain saint Augustin, qui a écrit plus exactement : Si fallor, sum. Quel rapport, allez-vous dire ? Eh bien, le raisonnement est précisément le même. Augustin dit littéralement : « Si je me trompe, c’est que je suis. » (La Cité de Dieu, XI, 26). En d’autres termes, si je suis dans l’erreur (forme fréquente de la pensée), le fait que je puisse être dans l’erreur en pensant, contient au moins une vérité, c’est qu’en pensant je suis… Descartes s’est donc bien inspiré d’Augustin, dans la première étape de son « doute méthodique » : si je doute, quand bien même je douterais de toute chose, l’acte même de douter prouve que je pense ; or, si je pense, c’est que je suis pensant, donc que je suis. Le doute, pour peu qu’il soit méthodique, me mène donc à cette vérité première : je suis. Je pense donc je suis ! Élémentaire !

Raisonnement, hélas, sur lequel la plupart des gens font l’impasse ! Il suffit à ces ignorants de se tâter. Certes, c’est là une approche pragmatique qui peut suffire à vivre ; mais avouons que, d’un point de vue philosophique, elle laisse beaucoup à désirer...

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Troisième exemple : il existe de brillantes perles, et non des moindres, mais dont l’origine est fausse. C’est ainsi qu’Amnesty international prête à Voltaire, apôtre de la tolérance, cette édifiante maxime : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous puissiez le dire » ; ou encore : « Je ne partage pas vos idées (ou : votre opinion), mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez l’exprimer. » Formules souvent citées, notamment dans les réseaux sociaux.

Il s’agit là d’un faux, ai-je appris un jour, forgé de toute pièce par un critique anglo-saxon, fin XIXe-début XXe. Selon André Magnan (spécialiste de Voltaire), il est inquiétant de voir certains intellectuels s’autoriser de cette phrase pour justifier leur droit de publier des contre-vérités notoires : « Ennemi des consensus mous, écrit-il, Voltaire n’a jamais étendu l’idée de tolérance jusqu’au droit d’exprimer des idées haïssables. » (Inventaire Voltaire, p. 1114, Gallimard).

Une recherche sur Wikipédia permet d’apporter des précisions hautement probables sur l’origine de cette erreur. En 1774, à l’Article « Homme » de ses Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire ajoute un hommage à Helvétius, auteur de De l’Esprit, qui vient de mourir, et dont il a critiqué les idées, tout en estimant la personne : « J’aimais l’auteur du livre De l’Esprit. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. »

Cette attitude édifiante n’a pas échappé à l’une des biographes de Voltaire, Evelyn Beatrice Hall (1868-1956). Auteur du livre The Friends of Voltaire, publié en 1906 sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, cette honorable femme de lettres a cru bon de résumer ainsi l’attitude de Voltaire : « ‘I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it’, was his attitude now. » C’est donc elle, cette érudite de bonne foi, qui a forgé la formule. Elle l’a reconnu (avec une certaine fierté), non sans confesser avoir eu tort de mettre des guillemets, lesquels induisaient en erreur les lecteurs hâtifs.

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Un dernier exemple concernera d’autres belles expressions dont le seul tort est d’être empruntées à autrui, par des auteurs qui, souvent, n’y ont ajouté qu’une mini-touche.

On peut ranger dans cette catégorie les Mémoires d’une jeune fille rangée (Simone de Beauvoir, 1958), qui reprend au féminin le titre d’un roman de Tristan Bernard (1866-1947), Mémoires d’un jeune homme rangé (1899) : elle aurait pu faire l’effort d’un titre plus original. Avec sa formule phare du Deuxième sexe (1949) – « On ne naît pas femme, on le devient » – celle-ci avait déjà emprunté, en le modifiant, un aphorisme essentiel d’Érasme sur le devenir de la « nature humaine » : At homines, mihi crede, non nascuntur, sed finguntur. La qualité d'être humain ne tient pas dans le fait de sa naissance mais dans ce qu’on fait de lui (par l’éducation) : on ne naît pas homme, on le devient. L’emprunt a éclipsé l’original, en en changeant la visée. Mais peut-être l’original allait-il plus à fond… (cf. Jeudi du Songeur 77).

On peut en dire autant du célèbre « La femme est l’avenir de l’homme », proféré par Aragon. On notera que cette citation est déjà une déformation du texte initial : « L’avenir de l’homme est la femme » (Le Fou d’Elsa, 1963). Mais Aragon a lui-même sciemment pastiché une formule antérieure de Francis Ponge, d’une tout autre portée : « L’homme est l’avenir de l’homme » (Proêmes, 1948), qui plaide pour un humanisme intégral et collectif. Sartre cite d’ailleurs son ami Ponge dans L’Existentialisme est un humanisme (1946)*. Le plus drôle, c’est qu’Aragon, commentant cette formule, renvoie à Marx : « Pour moi, la femme est l'avenir de l'homme, au sens où Marx disait que l'homme est l'avenir de l'homme. » (Commentaire au Fou d'Elsa – 1963). Or, observe un chercheur, nulle part Marx n’a dit cela ! Aragon veut-il faire oublier son emprunt trop visible ? Ou l’a-t-il oublié lui-même ?

Quoi qu’il en soit, ce type de fraude n’est pas toujours de mauvaise foi. La plupart des « auteurs » ne sont, par fonction, que transmetteurs de la culture qui les constituent, dont ils oublient souvent les références précises. « Nous ne faisons que nous entre-gloser, remarque à juste titre Montaigne. Tout fourmille de commentaires ; d’auteurs, il en est grande cherté. ».

Mais notre Sage n’en reste pas là : il explique comment progresse la genèse de nos idées, en s’édifiant les unes par les autres, de sorte que le dernier penseur dont on célèbre la pensée n’est en fait que l’heureux bénéficiaire d’un labeur collectif auquel bien d’autres ont œuvré obscurément : « Nos opinions s’entent les unes sur les autres. La première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et advient de là que le plus haut monté a souvent plus d’honneur que de mérite ; car il n’est monté que d’un grain sur les épaules du pénultième. » (Essais, Livre III, Chapitre 13).

Le Songeur  (15-06-2017)



* Sartre se réfère à un article de Ponge datant de 1942 (Notes premières sur l’homme), où figure déjà la formule : « L’homme est à venir. L’homme est l’avenir de l’homme ».


(Jeudi du Songeur suivant (138) : «  » )

(Jeudi du Songeur précédent (136) : « LA VIE EN ROSE » )