AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (158)

FACEBOOK ET HUIS CLOS

Le réseau « social » Facebook s’offre comme un lieu fantastique d’ouverture à tous les contacts. Chacun y est invité à multiplier sans effort des amitiés au devenir radieux. Tout le contraire, semble-t-il, de la sentence horrifique de Jean-Paul Sartre : « L’Enfer, c’est les Autres ». Sur Facebook, les Autres… c’est le Paradis.

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Pauvre Sartre ! S’il avait su… Comment le philosophe français a-t-il pu se fourvoyer de la sorte ? Pour l’excuser un peu, un bref détour sur sa pensée ne sera pas de trop.

En voici quelques formules bien connues.

1. « L’existence précède l’essence. » Nous pensons habituellement : je suis, et à partir de là, je vis. Sartre inverse le processus : « je vis », et à partir de là, « je suis ». L’existence n’est qu’une donnée ; mon être, c’est ce que je fais de moi à travers elle. L’essence d’une vie ne se situe pas dans son origine, mais dans son aboutissement. Je ne suis que le fruit de ce que j’ai tenté de devenir si j’ai réussi à le devenir...

2. « L’homme est une liberté en situation. » Il n’est pas question pour autant de nier les données de base qui nous constituent malgré nous. Il s’agit de ne pas s’y conformer. Biologiquement, socialement, historiquement, l’homme est « en situation », qu’il l’ait voulu ou non. Mais il y est toujours libre, qu’il le veuille ou non. Libre d’assumer cette situation, de la transformer ou de la contrer, et de s’y construire par des actes. Il n’a pas droit d’alléguer la situation comme alibi de sa lâcheté.

3. « Seuls les actes décident de ce qu’on a voulu ». Je suis la somme de mes actes, et seuls mes actes (effectifs, voulus) attestent de ce que je suis. Je ne suis pas la somme de mes intentions (quand mes actes ont été défaillants) : c’est biaiser que de se prendre pour ce qu’on voulait être. Je ne suis pas la somme des images que j’ai tenté de donner de moi aux autres : ce serait à la fois leur mentir, et aliéner ma liberté en me soumettant à leur regard (en me jugeant selon leurs critères). Je suis ce que je fais.

4. Huis clos met en scène trois personnages, qui se retrouvent en Enfer. Morts coupables, ils mettent du temps à s’avouer leurs crimes, et à deviner la nature de leur châtiment… jusqu’à ce qu’ils comprennent que « le bourreau, c’est chacun de nous pour les deux autres » Pourquoi ? Parce que, n’ayant plus la liberté d’agir, ils dépendent totalement, pour se sentir « exister », du jugement de leurs comparses. Chacun est pour les autres un miroir arbitraire qui flatte ou qui blesse. Ils sont mutuellement bourreaux et victimes. « L’enfer, c’est les autres ! »… lorsqu’on ne peut exister que dans leur regard.

Sartre note qu’en ce sens, beaucoup de gens en mal d’identité « sont en enfer », parce qu’ils ont cherché à n’exister que dans le regard d’autrui, en s’exhibant au lieu de se construire. « Mais s’ils sont en enfer, c’est librement qu’ils ont choisi de s’y mettre. »

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Si l’on soumet Facebook à l’épreuve de Huis clos, on n’aura pas de mal à observer que ses participants n’existent pas : ils jouent à exister dans le miroir d’autrui.

On vous y donne d’abord un « statut », qui tient lieu d’essence. Vous collectez, dans la foulée, des « amis » que vous invitez à venir ad-mirer le spectacle de votre « existence » : à la moindre manifestation de votre « moi je », ils devront cocher la case « j’aime ». Vous vous engagez, en échange, à les ad-mirer dans leurs propres semblants d’existence. Et ça y est ! Vous voici pensant exister pleinement dans tous leurs regards rassemblés autour de votre « statut » (statue ?).

Dès lors, vous allez, sur Facebook, puiser quelques faits de votre existence pour la « faire vivre » en les publiant. Le moindre pseudo-vécu que vous exhiberez sera nommé « événement », à l’image des scoops de la grande presse. Il aura pour noble mission d’illustrer ce sujet d’intérêt collectif qu’est votre personne virtuelle.

Un exemple ? Vos photos (d’identité ou autres). Une nouvelle photo de vous-même, voilà qui ébranle votre réseau social. Vos amis sont appelés à l’admirer, en recevant du système un avis impératif : « Avez-vous vu le changement de statut de X ? ». Ils vont cliquer « j’aime », et parfois, y ajouter une ligne explicative du genre : « Super ! ». Cela s’appelle un « commentaire ». Aussitôt publié, ce commentaire est lui-même l’objet d’un appel à tous : « Avez-vous lu le commentaire d’Y sur le nouveau statut de X ? ». Il faut aller voir, surtout si vous voulez un jour être vu. Vous voilà obligé, pour vous sentir au centre d’un monde qui tourne autour de vous, de tourner vous-même avec les autres autour de chaque Autre faisant partie de votre foule d’amis. Ce qui suppose d’y passer beaucoup de temps, à la fois pour se manifester comme acteur de soi jouant à multiplier les facettes de ce qu’il prend pour son essence et (en même temps) pour faire partie du public consommateur des spectacles d’eux-mêmes que ces « contacts » autres s’ingénient à produire pour se sentir exister dans le « j’aime » collectif.

Narcissisme collectif. Solipsisme collectif. Voie parfaite de l’inauthenticité où s’engouffrent « librement » tous les enfants de la consommation qui croient, à travers ce ce théâtre mensonger, devenir acteurs de leur propre vie. Aliénation au regard d’autrui, normalisé par les modes de l’idéologie dominante. Lorsque Pascal dénonçait la vaste comédie sociale qu’engendre l’amour-propre de chacun (« On ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter »), il y appelait l’homme à combattre cette « racine naturelle » qui se trouve « dans son cœur ». Le système Facebook va plus loin : il cultive tant qu’il peut les modalités de ce mensonge collectif, empêchant par là même toute relation vraie entre ceux qui prennent l’amitié pour un jeu où l’on clique, confondent la liberté d’expression avec la propagation des diktats de la mode, et ignorent qu’on ne se construit vraiment que dans la solitude, face à soi-même.

L’enfer de Facebook n’est pas celui de Huis clos. Il est pire. C’est un Huis clos de complaisance mutuelle généralisée, qui débouche sur la plus vive des frustrations, celle qui masque, en feignant de vous l’apporter, cet essentiel qui nous manque.

Le Songeur  (15-02-2018)



(Jeudi du Songeur précédent (157) : « CHOPIN, BEETHOVEN, GLENN GOULD, ET MOI » )