OVH
La grande ruse de la guerre télépathique, c’est de faire croire aux dirigeants qu’elle n’a pas lieu.
La chute dans l’inintelligence est d’autant plus tragique que le sujet perd ipso facto la capacité de s’en rendre compte. Et s’il en revient, il a tout oublié de ce qui lui est arrivé. Aussi redoublerons-nous d’objectivité pour rapporter ici les événements qui devaient suivre, puisqu’aucun journaliste, ni même historien, ne les a vus venir.
Au moment donc où Jean-Pascal Félix lançait ses avertissements, il ignorait encore que les agents étrangers ne possédaient en réalité aucun logiciel susceptible de programmer les peurs ou désirs des cerveaux qu’ils pénétraient. Ils avaient simplement, en y levant les barrages, levé du même coup leurs censures naturelles, libérant aussi bien leurs folles pulsions que leurs angoisses archaïques. Les espions ne savaient pas même, tout en pénétrant ici ou là, de quels cerveaux disponibles ils franchissaient aléatoirement les frontières. Mais la menace n’en était pas moins dangereuse, puisqu’il en résultait de terribles concentrations d’ondes iotas, pénétrant aveuglément les divers êtres égarés dans leurs champs d’action, au risque de stigmatiser à jamais les esprits les plus faibles.
Les politiciens qui entouraient Jean-Pascal furent ainsi incapables d’imaginer ce qui se passait en eux. Limogeard en personne ne comprenait rien à rien, alors qu’il était bien possible que ses propres affidés eussent été, par excès de zèle, à l’origine des troubles qui venaient d’avoir lieu.
— Il faut faire quelque chose, répétait le Président, mais quoi ?
L’Ingénieur Félix fut sur le point de parler du Régulateur d’ondes mais, sur un signe de Jika, jugea plus prudent de se taire.
Limogeard demeura convaincu que tout le mal venait d’Urbain Cesfron, qui avait laissé des cargaisons d’appareils partir à l’étranger. Mais il lui fallait au préalable s’assurer de ce qu’avaient tenté de faire, ou non, ses propres services.
Urbain Cesfron, qui par ailleurs avait faim, attendait que le vent tourne avant de se choisir une orientation.
Le Président reprit alors la parole :
— Allons à l’urgence, Montons dîner. Ensemble, tout est possible. Surtout autour d’une table. Ingénieur Félix, nous comptons sur vous. Pendant que nous déterminerons la politique à suivre, vous serez libre de songer à la meilleure façon de veiller au grain. Au grain de notre folie, bien sûr, hé, hé !
Jika et Jean-Pascal, ne pouvant plus douter de la pusillanimité des gouvernants de ce monde, furent bien soulagés de se retrouver seuls. À coup sûr, c’est à leur propre sort qu’ils devaient veiller désormais.
Dès ce moment, les événements se précipitèrent, sans que rien n’en transparût pourtant à la surface des choses :
1/ Sans hésiter une seconde de plus, sautant sur le scooter emprunté par le Chef de l’État, les époux Félix prirent la fuite, munis de leurs appareils, sur le conseil d’une voix céleste que l’Ingénieur Jean-Pascal avait cru enfin percevoir, et dont il espérait une destination salutaire.
2/ Le soir même au souper, contre l’avis de Limogeard et des autres ministres, le Président décida de solder immédiatement à bon prix, en France comme à l’international, les énormes stocks de CRRS qui dormaient dans divers entrepôts. Le Ministre du Commerce et de la Culture, en secret, l’avait convaincu que les effets pervers du Cérébro-scripteur ne tardant pas à se faire connaître, une mévente colossale risquait de se produire. Les quelques désordres mentaux que ces soldes allaient occasionner n’étaient rien à côté de l’immense péril que leur mévente eût fait courir aux finances du pays. « Abêtir pour abêtir, avait supputé le Ministre, autant que cela nous profite : la bonne politique, parmi les plus diverses options débiles, c’est de choisir la plus rentable pour le pays. »
3/ Écœuré au fond de lui-même, Limogeard jugea enfin patriotique de passer à l’ennemi. Humilié dans ses fonctions d’agent simple, il allait devenir agent double, au service des États-Unis d’Amérique, dont l’appétit était connu pour toutes sortes d’armes secrètes, fussent-elles franco-russes.
4/ Une semaine plus tard, subséquemment, la « guerre » faisait rage. Personne ne s’en rendait compte, quoiqu’il y eût, un peu partout, des coups de folie inhabituels frappant des gens normaux, suivis de latences où les victimes semblaient avoir perdu la faculté de penser...
Que se passait-il réellement ? Difficile de le saisir. En fait, il s’était produit deux séries d’effets complémentaires, indiscernables, dont Jean-Pascal, et lui seul, avait eu la prescience.
D’une part, l’usage normal du CRRS, dans les foyers ou collectivités, libérait un surcroît de ces fameuses « Ides Iotas » dont on sait qu’elles suffisaient à rendre débiles le moindre utilisateur soumis à leur champ magnétique. Effet d’autant plus pervers qu’aucun citoyen n’avait l’impression d’abuser. Mais la somme d’usages modérés, au niveau privé, n’en débouchait pas moins sur un vaste abus au niveau collectif. Certes, il y avait un correctif naturel, puisqu’en s’abêtissant, le citoyen perdait l’intelligence même qu’il lui fallait pour faire fonctionner son CRRS. Mais alors jouait l’autre cause mortifère pour les cerveaux : son usage militaire.
Bien qu’aucune guerre ne fût déclarée en effet, c’est un conflit mondial qui se généralisait en silence, toutes les armées et services secrets de toutes les nations s’étant mises à user des générateurs d’ondes aléatoires pour envahir les esprits des peuples qu’ils jugeaient étrangers. Alors que rien ne semblait se passer sur la planète Terre, en termes de quotient intellectuel, les dégâts étaient considérables. C’était comme si un rouleau compresseur cosmique n’eût cessé d’aplanir et aplatir des milliards d’encéphales de tous les pays, tels des fers à repasser sur des chemises plissées, celles-ci n’étant en l’occurrence que des labyrinthes sans fin de cervelles humaines.
Les plus lucides observaient bien, ici ou là, des incendies d’entrepôts, des dysfonctionnements d’usines, des accidents spectaculaires de transports routiers ou ferroviaires, et toutes sortes de mésaventures bloquant des appareils, privés ou publics, dont des spécialistes somnolents supervisaient la complexité, au beau milieu des vastes mégapoles modernes. Mais ces contretemps s’avéraient encore si ponctuels, et il restait tant d’organismes gérés par des ordinateurs ou des robots qu’il n’y avait guère d’experts pour en deviner la vraie cause. Les cités fonctionnaient, les fourmilières humaines fourmillaient, bref, la vie machinale des bipèdes pensants ne paraissait guère plus stupide qu’avant. Seuls les idéalistes avaient pu croire qu’un déclin de l’intelligence produirait une catastrophe, là où un Michel Audiard se serait écrié : « La connerie humaine gêne si peu le Système qu’on finirait par croire qu’elle lui est nécessaire ! »
Pour qu’éclatât enfin le Cataclysme aux yeux de tous, il fallait donc attendre encore. Ce qui sans doute ne devait pas tarder...
Il se trouve en effet que des agents secrets américains, experts en armements, s’étant saisis de la terrible invention de Jean-Pascal Félix, s’apprêtaient à lancer une véritable « bombe à iotas ». Sur le modèle des canons-laser, cette Arme fatale pour l’entendement humain catapulterait dans les airs des flux concentrés d’ondes iotas qui, se réfléchissant sur des satellites géostationnaires, pouvaient arroser toute nation suspecte d’inimitié ou de déloyale concurrence commerciale, telles la Russie ou la Chine, voire l’Europe décadente.
Limogeard y avait lui-même contribué, c’est dire…, mais aussi des cerveaux d’origine germano-hitléristesh, sans parler de rescapés provisoires de l’abrutissement collectif. Et le plus étrange, c’est que dans les milieux diplomatiques, sans doute par devoir de mémoire, on surnommait cette arme absolue : « la grosse Bêtha ».
(À suivre)
Le Songeur